vendredi 30 juin 2023

La famille de Vortigern

 

La famille de Vortigern

Vortigern Vorteneu (W. Gwrtheyrn Gwrtheneu) est le roi britannique qui s’est rendu tristement célèbre en permettant aux Jutes et aux Anglo-Saxons d’envahir son pays après les avoir employés à la défense de ses rivages. L’histoire de ce souverain suscite de nombreuses discussions parmi les historiens de l’époque arthurienne.

Le nom de Vortigern a été considéré comme un titre, Gwrth-teyrn signifiant littéralement « le Plus grand Prince » ou plus encore le « Très grand Roi ». Bien que des noms similaires aient été attribués à d’autres monarques [1] et que l’addition d’une épithète à un titre [2] s’avère fréquente le terme « Très grand Roi » décrit très précisément la position de Vortigern dans la société britannique. Il existe aussi une autre source pour étayer cette théorie. Vertigernus est le qualificatif utilisé par Bède dans sa "Chronica Majora" (725), même si ses informations de base proviennent de Gildas qui, de son côté n’emploie dans son ouvrage intitulé "De Excidio Britanniæ" que le terme 'Superbo Tyranno' (Tyran Suprême) (c.545). Le titre Gwrtheyrn semble avoir été largement utilisé au Pays de Galles et s’être répandu, via la version de Bède, anglicisé en Vortigern à travers les parties saxonne et britannique de l’Ile. Dans son "Historia Brittonum" (c.830), Nennius rapporte « qu’il s’est passé douze ans entre le règne de Vortigern et la dispute opposant Guitolinus à Ambrosius ». Mais s’agit –il de douze ans à partir du début du règne de Vortigern ou de douze ans après la fin de son règne ? Le lecteur moderne  pencherait immédiatement pour la seconde possibilité mais il apparaît qu’au 9ème siècle, les lecteurs pensaient différemment. Ce n’est pas avant la douzième année du règne de Vortigern qu’éclata la discorde entre Guidolinus et Ambrosius. Nennius précise (et on accepte généralement cette assertion) qu’Ambrosius a été le principal adversaire de Vortigern. Il serait alors logique de considérer que Guidolinus (L. Vitalinus) est le vrai nom de Vortigern. De plus, Guitaul (L. Vitalis) et Guitolin (L. Vitalinus) sont respectivement considérés par Nennius et le Manuscrit MS 20 de Jesus College [3] comme le père et le grand père de Vortigern. John Morris a suggéré que la mention « Vortigern fils de Vitalis fils de Vitalinus » serait en fait transcription erronée et qu’on aurait du lire « Vortigern qui est Vitalinus fils de Vitalis ».

 

Investi du titre de Grand Roi, Vortigern s’est accaparé le pouvoir sur toute l’Ile de Grande Bretagne, établissant un système de places fortes à travers le pays s’étendant au moins de Caer-Ligualid (Carlisle)[5] à Caer-Baddan (Bath)[6]. Bien que les seuls vestiges parvenus se situent dans l’Ouest, le souvenir des forteresses de l’Est a certainement du être effacé par l’invasion saxonne. Vortigern est cependant aussi considéré par Nennius comme administrateur du Regio Guunnessi (Gwent[7]). Il s’agissait de son royaume d’origine, celui qu’il avait du recevoir en héritage de sa première femme Severa [8], présumée descendre par sa mère des légendaires rois de Silurie[9]. Sa propre famille semblerait être originaire des environs de Caer-Gloiu (E. Gloucester) qui selon Nennius a tiré son nom de Gloiu, celui de son grand-père (bien que le contraire ait été plus vraisemblable).

Nennius fait mention de quatre fils qui auraient pu hériter du royaume de Vortigern :

Guorthemir (E. Vortimer/W. Gwerthefyr), Categirn (W. Cadeyrn), Pascent (W. Pasgen) et  Faustus né d’une relation incestueuse avec une de ses filles. Nous savons toutefois par d’autres sources qu’il y a eu d’autres fils dont Brydw et St Edeyrn de Llanedeyrn ainsi qu’une fille possible du nom de Scothnoe.

 

Jason Godesky a suggéré dans « The Vortigern Dynasty" qu’une partie de l’histoire de Vortigern concernait en fait son fils aîné Vortimer. Ce nom doit selon lui être interprété comme un titre dont se voit notamment affubler Brydw, un autre fils de Vortigern avant qu’il n’hérite du qualificatif de son père. Ceci conduit l’historien à penser que ce second Vortigern est en fait celui qui a traiteusement épousé la jute Rhonwen. Vortimer ne peut cependant pas être confondu avec Gwerthefyr, le nom gallois que Gildas emploie pour caractériser le roi tyrannique de Dyfed[11]. Par ailleurs, Vortimer n’a pas pu épouser Rhonwen. Dépeint comme profondément anti-germanique, il a été empoisonné par celle-ci [12] et elle a menacé son père d’indiquer où le corps avait été dissimulé [13]. Ce fait exclut que Vortimer ait été le successeur de Vortigern. Vortimer a en réalité été enterré à Caer-Reputi (E. Richborough) sous l’Arc Triomphal romain, pour servir de talisman afin de maintenir les Saxons  à l’écart [14]. Mais les envahisseurs ayant découvert la tombe ont exhumé le corps pour le ré-ensevelir à Caer-Lundein (E. London)[15].

De la même manière, Vortimer ne peut être confondu avec Brydw. Ce dernier est certainement un jeune frère mentionné dans le manuscrit Harleian MS 3859[16] comme étant le chef d’une obscure famille princière règnant sur un territoire inconnu qui pourrait être Maelienydd et Elfael ou le Powys extérieur ; tandis que Vortimer, le fils aîné de Vortigern gouvernait (durant le règne de son père) les terres héritées de la dynastie des Vorteneu dans le Gwent. Celles-ci doivent correspondre au Gwerthefuriwg mentionné dans le Livre de Llandaff dont ont ensuite hérité sa fille unique Ste Madrun et son époux Ynyr Gwent[17] (un prince aux origines controversées qui devait être un cousin ou un membre de la famille de Magnus Maximus[18]).

 

Cadeyrn, le second fils de Vortigern occupait des fonctions dans la vaste région que Vortigern semble avoir considéré comme la base géographique de son pouvoir : le Powys (certainement plus étendu que le Powys actuel avec pour capitale Caer-Guricon (E. Wroxeter). Les Rois de Powys affirmaient dans leurs généalogies descendre de Cadeyrn comme il apparaît dans les manuscrits Harleian MS 3859 et Jesus College MS 20. Bien que l’inscription généalogique figurant sur la croix d’"Eliseg's Pillar"[19] retraçant au 9ème siècle la lignée royale de Powys ne le mentionne pas, référence est toutefois faite à ses frères Pasgen et Brydw. L’inscription « Britu, d’autre part, (était) le fils de Guorthigirn que Germanus avait béni »… suppose que les autres fils de Vortigern avaient déjà été mentionnés dans une autre section aujourd’hui perdue et qu’ils ont du être eux aussi bénis par St Germain d’Auxerre. D’où l’épithète Fendigaid (bénis) employé à la fois pour Vortimer et Cadeyrn.  En fait, c’est comme si la liste des Bretons figurant sur l’inscription comprenant le nom de Pasgen correspondait aux baptisés par le Saint lui-même dans la Severn, comme le faisaient aussi St Paulinus et St Bridinus

 

Après la défaite tragique de Vortigern face à son vieil ennemi Ambrosius, c’est selon Nennius son fils Pasgen qui fut autorisé à gouverner le sous-royaume Powysien de Buelt et le Gwerthrynion (du nom de Vortigern) grâce à la générosité magnanime du nouveau Grand Roi. On relève de sa part une attitude similaire envers le reste de la famille Vorteneu dans le Gwent, envers les descendants de Brydw et dans le Powys lui-même. Cela montre de la bienveillance chez Ambrosius, une attitude qui contraste fortement avec le règne précédent susceptible d’engendrer une stabilité dans le pays avait bien besoin. Après tout, les fils de Vortigern avaient guère apprécié la politique pro-saxonne de leur père et selon Geoffrey de Monmouth, ils s’étaient même révoltés contre lui. 

 

Ainsi, comme le règne de Vortigern a été considéré dans l’histoire et la légende comme le l’épreuve la plus désastreuse jamais endurée par le peuple britannique, ce roi honni est malgré tout parvenu à laisser un héritage conséquent à ses fils. Il les a si bien installés dans les riches royaumes du cœur de la Grande Bretagne que sa famille a pu continuer d’y gouverner pour les huit cents ans suivants.

 

[1] Le nom gallois commun, Cadwaladr (Cad-gwaladr), par exemple, signifie “chef de bataille ».
[2] Vorteneu l’épithète de Vortigern, W. Gwrtheneu (Gor-Teneu) signifie “Très mince”
[3] Une collection de généalogies du 14ème siècle conserve au Jesus College, Oxford.
[4] Morris, John (1973) The Age of Arthur. London: Weidenfeld & Nicolson.
[5] Il est dit dans un manuscrit de l’ "Historia Brittonum" conservé à Cambridge qu’un ancien camp romain situé à Old Carlisle, juste au sud de of Wigton, a été refortifié par Vortigern et appelé Guasmoic (E. Palme-Castre).
[6] Wirtgenesburg près de Bradford-upon-Avon est mentionné au début du 12ème  siècle par l’historien William of Malmesbury.
[7] Gwent, naturellement, tire son nom de la vieille cité romano britannique de Caer-Guent (E. Caerwent/L. Venta Silurum).
[8] Severa était la fille de l’empereur Magnus Maximus (W. Macsen Wledig).
[9] Lla mere de Severa était Elen Luyddog, the fille d’Eudaf Hen. Eudaf était étroitement associé avec Ewyias dans le  Gwent septentrional et ses ancêtres légendaires (parmi lesquels le dieu Celte devenu mortel, Bran Fendigaid) étaient les rois présumés de Silures une tribu de Bretons dont la capitale s’appelait Venta Silurum (E. Caerwent/W. Caer-Guent).
[10] Le Jesus College MS 20 l’appelle Gloyw Gwalltir ce qui signifie “Gloyw le Chevelu”
[11] Vortiporius , roi ou “Protecteur " du Dyfed au début du 6ème siècle.
[12] Selon Geoffrey of Monmouth dans l’Historia Regum Britanniæ (c.1139).
[13] Suivant la Triade 37 du Trioedd Ynys Prydain (av. 12ème siècle).
[14] Il s’agit de l’identification la plus proche si l’on se réfère à Nennius "le port d’où (Les Anglais) étaient partis”, la Triade “le principal port de l’Ile” et pour Geoffrey de Monmouth “le port où les Saxons avaient l’habitude de débarquer” et où Vortimer demanda que lui fut érigée une pyramide de bronze.
Richborough  (L. Rutupiæ) était certainement le principal port romain de Grande Bretagne et l’Arc Triomphal y était orné de nombreuses statues de bronze. L’idée du corps d’un héros mort protégeant un pays de l’envahisseur est un vieux theme celtique que l’on retrouve notamment dans l’histoire de Mabinogion rapportant l’inhumation de la tête de Bran Fendigaid sur Tower Hill (Londres).

[15] selon Geoffrey of Monmouth dans l’Historia Regum Britanniæ (c.1139). The Historia Brittonum (c.830) parle de Lincoln (W. Caer-Lind-Coln).
[16] Une collection de genealogies royales de la fin du 10ème de la collection Harleian à la British Library.
[17] Madrun is mentionnée comme la fille de Vortigern et l’épouse de Ynyr Gwent dans le  Bonedd Y Saint du 13ème siècle.
[18] Voir le Early British Kingdoms' Pedigree of the Kings of Glywysing & Gwent, Ergyng & Dyfed à http://www.britannia.com/history/ebk/gene/anwnped.html.
[19] Eliseg's Pillar est la base d’une croix monumentale érigée au début du 8ème siècle par le roi Elisedd (ou Eliseg) de Powys par son arrière petit fils le roi Cyngen. Elle se trouve à Llantysilio-yn-Ial, près de Llangollen, mais l’inscription n’est plus lisible. Une grande partie était encore déchiffrable en 1696 lorsqu’elle fut étudiée par l’antiquaire Edward Llwyd.

[20] Le dernier Prince def Powys Fadog,  decendant direct de Vortigern, Gryffydd Maelor II, mourut en 1269. (son arrière arrière arrière petit fils fut le dernier prince du Pays de Galles indépendant, Owain Glyndwr.)



 


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