vendredi 30 juin 2023

Vortigern : la mauvaise réputation

 

Les dates de Vortigern

Deux sources différentes suggèrent des dates pour le règne de Vortigern. La tradition galloise reprend le calcul effectué par le chroniqueur de l’ Historia Brittonum, plaçant son accession en 425. L'auteur savait que l'Adventus Saxonum avait eu lieu quarante ans après la mort de Magnus Maximus (388), et qu’il correspondait à la quatrième année du règne de Vortigern. La tradition saxonne est relatée par Bède, pour qui Vortigern a invité les peuples des Angles et des Saxons en l’année 449, soit 40 ans après l'abandon de la Grande-Bretagne par Rome (409). Bède a fondé cette partie de son récit en se basant sur Gildas, mais le calcul était le sien. Nous ne savons pas ce qui est à l'origine de cette « période de quarante ans», mais il ne fait aucun doute qu’elle n'est pas le fruit du hasard. Le manque de clarté concernant cette période établit se situe cependant en contradiction avec la tradition saxonne en confondant ce qui a pu être le moment de la première installation des Saxons et l’organisation de leur royaume survenue nécessairement plus tard. Il semble en fait qu’il faudrait accorder plus de foi à la tradition galloise même si ses sources écrites sont plus récentes.

Les généalogies

L'étude des généalogies galloises contribue effectivement à renforcer le crédit de la tradition locale. Le manuscrit MS XX du Jesus College (14 et 17) donne la descendance des gouverneurs du Powys du Sud et du Nord, qu’il relie toutes les deux à Vortigern. Celle du Powys du Nord est également conservée dans le manuscrit 3859 de Harleian et le Pilier d'Eliseg, tandis que la généalogie du Powys méridional (Buillt et Gwrtheyrnion) est conservée dans le chapitre 49 de l’Historia Brittonum. En revanche, le fait que le nom de Vortigern soit remplacé par celui de Cadell en tant qu'ancêtre de la lignée du Powys du Nord dans le manuscrit de Harleian, pourrait avoir été délibéré. Il suffit pour s’en convaincre de se référer à l’inscription plus ancienne  du Pilier d'Eliseg, qui établit le lien entre le Powys du Nord et Vortigern, lien qui est également répété dans le manuscrit  de Jésus College XX.

L'image traditionnelle

Les auteurs modernes ont tendance à considérer Vortigern comme une figure mystérieuse à demi-mythique et à l’écarter de l'histoire du cinquième siècle. Tout ce que nous savons de lui est considéré avec scepticisme. Or, un tel scepticisme relève bien plus de l'ignorance que de la connaissance des faits. En fait,  l'image que les témoignages livrent de Vortigern est assez consistante et montre une individualité tout à fait distinctive, évitant toute possibilité de confusion entre deux personnes différentes, voire plusieurs. Ainsi que le décrivent les plus anciennes sources, Vortigern ne constitue pas un modèle de conduite héroïque telle qu’on l’imagine chez les Celtes. Il n'est jamais présenté en tant que guerrier ; les négociations avec l'ennemi, les cessions de territoire, la construction de forteresses ne sont pas les actes habituels d'un chef militaire. S'il avait été roi, quelle aurait pu être la nature du gouvernement qu'il aurait établi ? Les sources irlandaises, puis britanniques et anglaises le décrivent comme rex Brittonum, mais Gildas emploie le qualificatif tyrannus, terme régulièrement appliqué à Maximus et apparemment à d'autres généraux qui ont revendiqué le titre impérial à la suite de révoltes militaires. Pour autant que nous savons, Vortigern semble avoir pris le pouvoir d’une autre manière. L’emploi de ce terme pourrait alors se référer à une carrière (civile) au service de l’Empereur. Il ne figure, en effet, jamais en qualité de soldat, l'armée étant commandée par son fils Vortimer. On peut raisonnablement supposer qu’il s’agit d’un homme déjà âgé quand nous entendons parler de lui, avec des fils suffisamment âgés pour être à la tête de l'armée. La personnalité et la politique de Vortigern semblent donc plutôt correspondre à un vicarius ou à un gouverneur civil. Selon une autre hypothèse, il aurait pu occuper une position dominante dans la hiérarchie ecclésiastique, raison pour laquelle il présidait le conseil.

De toute façon il a gouverné un territoire assez vaste allant du Kent au Pays de Galles. Celui-ci aurait pu correspondre à l'ancienne province romaine de Britannia Prima, mais son pouvoir a dû s’étendre au-delà à un certain moment de sa vie. En tant que grand propriétaire terrien, il a dû personnellement posséder le territoire de Gwrtheyrnion, qui avait certainement été un domaine impérial. Les généalogies évoquent également sa souveraineté sur le Pays de Galles méridional, en rapport avec son épouse Sevira, dont le père Magnus Maximus était allié à la dynastie locale. On pourrait dès lors prétendre que Vortigern était l'héritier légitime des possessions de Maximus en Grande-Bretagne en général et dans le Pays de Galles en particulier.

La mauvaise réputation

Comment Vortigern a-t-il acquis sa mauvaise réputation ? Ses contemporains savaient  que l’invitation faite aux Saxons ne pouvait être une raison suffisante dans la mesure où l’engagement de foederati était courant dans la politique romaine du Bas Empire. Il n'a d’autre part jamais été accusé de cruauté, de violence ni de trahison ; il était simplement timoré et hanté par la peur du futur. Les plus lourdes charges qui pèsent contre lui proviennent du fait qu’il a été poussé par une jolie fille à céder le Kent au Saxons (un fait probablement apocryphe) et qu'il leur a plus tard accorder d'autres provinces afin de sauver sa vie. Mais dans le cadre de ses relations avec St Germain, il s’est effectivement rendu coupable d'un péché redoutable, celui d’épouser sa propre fille. La charge de l'inceste (très probablement fausse) survient après que Germain l’ait accusé d'un autre péché tout en gardant le mystère sur sa nature. Il ne s’agit pas d’une accusation d’hérésie (telle que le pélagianisme), car Gildas l’aurait sûrement mentionné. La seule explication raisonnable doit être une campagne orchestrée pour jeter l’opprobre sur lui et conforter les prétentions d'une dynastie rivale sur le Powys du Nord, au moment ou au cours du 9ème siècle ce royaume a commencé à subir la convoitise de Gwynedd.

Vitalinus-Vortigern, une seule et même personne ?

A la fin de l'ère romaine en Grande-Bretagne, il y avait un homme de haut rang dont la famille possédait de vastes domaines au Pays de Gales occidental et dans les Midlands. Cet homme s’appelait Vitalinus et il avait acquis une position élevée dans l'église britannique ou dans la fonction publique de l'empire romain. Il était également un riche propriétaire foncier, marié à Sevira, la fille du dernier usurpateur Magnus Maximus. Vers l’an 425 il est devenu l'homme le plus puissant de Grande-Bretagne, bien qu'il ait régné avec un Conseil des représentants (proto-princes) des Cités et d'autres centres émergents de puissance régionale. Son propre pouvoir s'est, principalement étendu sur la province de Britannia Prima, dont une partie est devenue plus tard le royaume de Powys.

Dès avant 425, Vitalinus avait reçu des troupes d'Armorique pour la défense de la Grande-Bretagne. Ces troupes avaient servi dans l'armée romaine et n’étaient pas distinctes de leurs compagnons d’armes d’origine germanique qui continuaient à servir sur le continent.

Quand il est devenu le gouverneur le plus puissant de Grande-Bretagne, Vitalinus a changé son nom en Vortigern pour des raisons politiques. « Vortigern » n'est pas à proprement parler un titre, mais un qualificatif associé à une fonction politique distincte, un qualificatif qui peut vouloir dire « le grand gouverneur d’entre les gouverneurs ». Vortigern s’est ensuite attaché à supprimer l'opposition, comme l’indique la bataille qu’il remporte à Wallop sur Ambrosius en 437.

Quelques années plus tard, ce sont les fédérés qui se révoltent, se rendant compte que leur suprématie militaire leur confère le pouvoir réel sur la Grande Bretagne. Cette révolte se produit vers 441. Vortigern est trahi et vaincu. Qu’il ait disparu peu de temps après ou que son fils Vortimer ait ensuite régné durant une courte période n’est pas établi. On ignore en fait ce qu’il est advenu de lui, mais il est probable qu'il soit mort et que Vortimer lui a succédé, après quoi leur histoire devient confuse pour la plupart des auteurs.

Vortigern était-il responsable de la cession de la Grande-Bretagne ? Il n’y a pas lieu de le penser. Il a agi en concertation avec d’autres gouverneurs britanniques et ne peut être tenu seul pour responsable de la révolte. Peut-être les Britanniques ont-ils été défaits à l’époque d'Ambrosius Aurelianus (rappelons-nous l'aventure continentale de Riothamus), ou à cause des guerres civiles mentionnées par Gildas. Les Britanniques eux-mêmes étaient à blâmer, et Vortigern apparaît davantage un bouc émissaire facile.

Conclusion

A la fin de l'ère romaine en Grande-Bretagne, il y avait un homme de haut rang dont la famille possédait de vastes domaines au Pays de Gales occidental et dans les Midlands. Cet homme s’appelait Vitalinus et il avait acquis une position élevée dans l'église britannique ou dans la fonction publique de l'empire romain. Il était également un riche propriétaire foncier, marié à la fille (Sevira) du dernier usurpateur Magnus Maximus. Vers l’an 425 il est devenu l'homme le plus puissant de Grande-Bretagne, bien qu'il ait régné avec un Conseil des représentants (proto-princes) des Cités et d'autres centres émergents de puissance régionale. Son propre pouvoir a été dans une large mesure basé sur la province de Britannia Prima, dont une partie est devenue plus tard le royaume de Powys.

Dès avant 425, Vitalinus avait reçu des troupes d'Armorique pour la défense de la Grande-Bretagne. Ces troupes avaient servi dans l'armée romaine et n’étaient pas distinctes de leurs compagnons d’armes d’origine germanique qui continuaient à servir sur le continent.

Quand il est devenu le gouverneur le plus puissant de Grande-Bretagne, Vitalinus a changé son nom en Vortigern pour des raisons politiques. « Vortigern » n'est pas à proprement parler un titre, mais un qualificatif associé à une fonction politique distincte, un qualificatif qui peut vouloir dire « le grand gouverneur d’entre les gouverneurs ». Vortigern s’est ensuite attaché à supprimer l'opposition, comme l’indique la bataille qu’il remporte à Wallop sur Ambrosius en 437.

Quelques années plustard, ce sont les fédérés qui se révoltent, se rendant compte que leur suprématie militaire leur confère le pouvoir réel sur la Grande Bretagne. Cette révolte se produit vers 441. Vortigern est trahi et vaincu. Qu’il ait disparu peu de temps après ou que son fils Vortimer ait ensuite régné durant une courte période n’est pas établi. On ignore en fait ce qu’il est advenu de lui, mais il est probable qu'il soit mort et que Vortimer lui a succédé, après quoi leur histoire devient confuse pour la plupart des auteurs.

Vortigern était-il responsable de la cession de la Grande-Bretagne ? Il n’y a pas lieu de le penser. Il a agi en concertation avec d’autres gouverneurs britanniques et ne peut être tenu seul pour responsable de la révolte. Peut-être les Britanniques ont-ils perdu à l’époque d'Ambrosius Aurelianus (quand nous nous rappelons l'aventure continentale de Riothamus), ou à cause des guerres civiles qui sont mentionnées par Gildas. Les Britanniques eux-mêmes étaient à blâmer, et Vortigern apparaît davantage un bouc émissaire facile.

 


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