vendredi 30 juin 2023

La famille de Vortigern

 

La famille de Vortigern

Vortigern Vorteneu (W. Gwrtheyrn Gwrtheneu) est le roi britannique qui s’est rendu tristement célèbre en permettant aux Jutes et aux Anglo-Saxons d’envahir son pays après les avoir employés à la défense de ses rivages. L’histoire de ce souverain suscite de nombreuses discussions parmi les historiens de l’époque arthurienne.

Le nom de Vortigern a été considéré comme un titre, Gwrth-teyrn signifiant littéralement « le Plus grand Prince » ou plus encore le « Très grand Roi ». Bien que des noms similaires aient été attribués à d’autres monarques [1] et que l’addition d’une épithète à un titre [2] s’avère fréquente le terme « Très grand Roi » décrit très précisément la position de Vortigern dans la société britannique. Il existe aussi une autre source pour étayer cette théorie. Vertigernus est le qualificatif utilisé par Bède dans sa "Chronica Majora" (725), même si ses informations de base proviennent de Gildas qui, de son côté n’emploie dans son ouvrage intitulé "De Excidio Britanniæ" que le terme 'Superbo Tyranno' (Tyran Suprême) (c.545). Le titre Gwrtheyrn semble avoir été largement utilisé au Pays de Galles et s’être répandu, via la version de Bède, anglicisé en Vortigern à travers les parties saxonne et britannique de l’Ile. Dans son "Historia Brittonum" (c.830), Nennius rapporte « qu’il s’est passé douze ans entre le règne de Vortigern et la dispute opposant Guitolinus à Ambrosius ». Mais s’agit –il de douze ans à partir du début du règne de Vortigern ou de douze ans après la fin de son règne ? Le lecteur moderne  pencherait immédiatement pour la seconde possibilité mais il apparaît qu’au 9ème siècle, les lecteurs pensaient différemment. Ce n’est pas avant la douzième année du règne de Vortigern qu’éclata la discorde entre Guidolinus et Ambrosius. Nennius précise (et on accepte généralement cette assertion) qu’Ambrosius a été le principal adversaire de Vortigern. Il serait alors logique de considérer que Guidolinus (L. Vitalinus) est le vrai nom de Vortigern. De plus, Guitaul (L. Vitalis) et Guitolin (L. Vitalinus) sont respectivement considérés par Nennius et le Manuscrit MS 20 de Jesus College [3] comme le père et le grand père de Vortigern. John Morris a suggéré que la mention « Vortigern fils de Vitalis fils de Vitalinus » serait en fait transcription erronée et qu’on aurait du lire « Vortigern qui est Vitalinus fils de Vitalis ».

 

Investi du titre de Grand Roi, Vortigern s’est accaparé le pouvoir sur toute l’Ile de Grande Bretagne, établissant un système de places fortes à travers le pays s’étendant au moins de Caer-Ligualid (Carlisle)[5] à Caer-Baddan (Bath)[6]. Bien que les seuls vestiges parvenus se situent dans l’Ouest, le souvenir des forteresses de l’Est a certainement du être effacé par l’invasion saxonne. Vortigern est cependant aussi considéré par Nennius comme administrateur du Regio Guunnessi (Gwent[7]). Il s’agissait de son royaume d’origine, celui qu’il avait du recevoir en héritage de sa première femme Severa [8], présumée descendre par sa mère des légendaires rois de Silurie[9]. Sa propre famille semblerait être originaire des environs de Caer-Gloiu (E. Gloucester) qui selon Nennius a tiré son nom de Gloiu, celui de son grand-père (bien que le contraire ait été plus vraisemblable).

Nennius fait mention de quatre fils qui auraient pu hériter du royaume de Vortigern :

Guorthemir (E. Vortimer/W. Gwerthefyr), Categirn (W. Cadeyrn), Pascent (W. Pasgen) et  Faustus né d’une relation incestueuse avec une de ses filles. Nous savons toutefois par d’autres sources qu’il y a eu d’autres fils dont Brydw et St Edeyrn de Llanedeyrn ainsi qu’une fille possible du nom de Scothnoe.

 

Jason Godesky a suggéré dans « The Vortigern Dynasty" qu’une partie de l’histoire de Vortigern concernait en fait son fils aîné Vortimer. Ce nom doit selon lui être interprété comme un titre dont se voit notamment affubler Brydw, un autre fils de Vortigern avant qu’il n’hérite du qualificatif de son père. Ceci conduit l’historien à penser que ce second Vortigern est en fait celui qui a traiteusement épousé la jute Rhonwen. Vortimer ne peut cependant pas être confondu avec Gwerthefyr, le nom gallois que Gildas emploie pour caractériser le roi tyrannique de Dyfed[11]. Par ailleurs, Vortimer n’a pas pu épouser Rhonwen. Dépeint comme profondément anti-germanique, il a été empoisonné par celle-ci [12] et elle a menacé son père d’indiquer où le corps avait été dissimulé [13]. Ce fait exclut que Vortimer ait été le successeur de Vortigern. Vortimer a en réalité été enterré à Caer-Reputi (E. Richborough) sous l’Arc Triomphal romain, pour servir de talisman afin de maintenir les Saxons  à l’écart [14]. Mais les envahisseurs ayant découvert la tombe ont exhumé le corps pour le ré-ensevelir à Caer-Lundein (E. London)[15].

De la même manière, Vortimer ne peut être confondu avec Brydw. Ce dernier est certainement un jeune frère mentionné dans le manuscrit Harleian MS 3859[16] comme étant le chef d’une obscure famille princière règnant sur un territoire inconnu qui pourrait être Maelienydd et Elfael ou le Powys extérieur ; tandis que Vortimer, le fils aîné de Vortigern gouvernait (durant le règne de son père) les terres héritées de la dynastie des Vorteneu dans le Gwent. Celles-ci doivent correspondre au Gwerthefuriwg mentionné dans le Livre de Llandaff dont ont ensuite hérité sa fille unique Ste Madrun et son époux Ynyr Gwent[17] (un prince aux origines controversées qui devait être un cousin ou un membre de la famille de Magnus Maximus[18]).

 

Cadeyrn, le second fils de Vortigern occupait des fonctions dans la vaste région que Vortigern semble avoir considéré comme la base géographique de son pouvoir : le Powys (certainement plus étendu que le Powys actuel avec pour capitale Caer-Guricon (E. Wroxeter). Les Rois de Powys affirmaient dans leurs généalogies descendre de Cadeyrn comme il apparaît dans les manuscrits Harleian MS 3859 et Jesus College MS 20. Bien que l’inscription généalogique figurant sur la croix d’"Eliseg's Pillar"[19] retraçant au 9ème siècle la lignée royale de Powys ne le mentionne pas, référence est toutefois faite à ses frères Pasgen et Brydw. L’inscription « Britu, d’autre part, (était) le fils de Guorthigirn que Germanus avait béni »… suppose que les autres fils de Vortigern avaient déjà été mentionnés dans une autre section aujourd’hui perdue et qu’ils ont du être eux aussi bénis par St Germain d’Auxerre. D’où l’épithète Fendigaid (bénis) employé à la fois pour Vortimer et Cadeyrn.  En fait, c’est comme si la liste des Bretons figurant sur l’inscription comprenant le nom de Pasgen correspondait aux baptisés par le Saint lui-même dans la Severn, comme le faisaient aussi St Paulinus et St Bridinus

 

Après la défaite tragique de Vortigern face à son vieil ennemi Ambrosius, c’est selon Nennius son fils Pasgen qui fut autorisé à gouverner le sous-royaume Powysien de Buelt et le Gwerthrynion (du nom de Vortigern) grâce à la générosité magnanime du nouveau Grand Roi. On relève de sa part une attitude similaire envers le reste de la famille Vorteneu dans le Gwent, envers les descendants de Brydw et dans le Powys lui-même. Cela montre de la bienveillance chez Ambrosius, une attitude qui contraste fortement avec le règne précédent susceptible d’engendrer une stabilité dans le pays avait bien besoin. Après tout, les fils de Vortigern avaient guère apprécié la politique pro-saxonne de leur père et selon Geoffrey de Monmouth, ils s’étaient même révoltés contre lui. 

 

Ainsi, comme le règne de Vortigern a été considéré dans l’histoire et la légende comme le l’épreuve la plus désastreuse jamais endurée par le peuple britannique, ce roi honni est malgré tout parvenu à laisser un héritage conséquent à ses fils. Il les a si bien installés dans les riches royaumes du cœur de la Grande Bretagne que sa famille a pu continuer d’y gouverner pour les huit cents ans suivants.

 

[1] Le nom gallois commun, Cadwaladr (Cad-gwaladr), par exemple, signifie “chef de bataille ».
[2] Vorteneu l’épithète de Vortigern, W. Gwrtheneu (Gor-Teneu) signifie “Très mince”
[3] Une collection de généalogies du 14ème siècle conserve au Jesus College, Oxford.
[4] Morris, John (1973) The Age of Arthur. London: Weidenfeld & Nicolson.
[5] Il est dit dans un manuscrit de l’ "Historia Brittonum" conservé à Cambridge qu’un ancien camp romain situé à Old Carlisle, juste au sud de of Wigton, a été refortifié par Vortigern et appelé Guasmoic (E. Palme-Castre).
[6] Wirtgenesburg près de Bradford-upon-Avon est mentionné au début du 12ème  siècle par l’historien William of Malmesbury.
[7] Gwent, naturellement, tire son nom de la vieille cité romano britannique de Caer-Guent (E. Caerwent/L. Venta Silurum).
[8] Severa était la fille de l’empereur Magnus Maximus (W. Macsen Wledig).
[9] Lla mere de Severa était Elen Luyddog, the fille d’Eudaf Hen. Eudaf était étroitement associé avec Ewyias dans le  Gwent septentrional et ses ancêtres légendaires (parmi lesquels le dieu Celte devenu mortel, Bran Fendigaid) étaient les rois présumés de Silures une tribu de Bretons dont la capitale s’appelait Venta Silurum (E. Caerwent/W. Caer-Guent).
[10] Le Jesus College MS 20 l’appelle Gloyw Gwalltir ce qui signifie “Gloyw le Chevelu”
[11] Vortiporius , roi ou “Protecteur " du Dyfed au début du 6ème siècle.
[12] Selon Geoffrey of Monmouth dans l’Historia Regum Britanniæ (c.1139).
[13] Suivant la Triade 37 du Trioedd Ynys Prydain (av. 12ème siècle).
[14] Il s’agit de l’identification la plus proche si l’on se réfère à Nennius "le port d’où (Les Anglais) étaient partis”, la Triade “le principal port de l’Ile” et pour Geoffrey de Monmouth “le port où les Saxons avaient l’habitude de débarquer” et où Vortimer demanda que lui fut érigée une pyramide de bronze.
Richborough  (L. Rutupiæ) était certainement le principal port romain de Grande Bretagne et l’Arc Triomphal y était orné de nombreuses statues de bronze. L’idée du corps d’un héros mort protégeant un pays de l’envahisseur est un vieux theme celtique que l’on retrouve notamment dans l’histoire de Mabinogion rapportant l’inhumation de la tête de Bran Fendigaid sur Tower Hill (Londres).

[15] selon Geoffrey of Monmouth dans l’Historia Regum Britanniæ (c.1139). The Historia Brittonum (c.830) parle de Lincoln (W. Caer-Lind-Coln).
[16] Une collection de genealogies royales de la fin du 10ème de la collection Harleian à la British Library.
[17] Madrun is mentionnée comme la fille de Vortigern et l’épouse de Ynyr Gwent dans le  Bonedd Y Saint du 13ème siècle.
[18] Voir le Early British Kingdoms' Pedigree of the Kings of Glywysing & Gwent, Ergyng & Dyfed à http://www.britannia.com/history/ebk/gene/anwnped.html.
[19] Eliseg's Pillar est la base d’une croix monumentale érigée au début du 8ème siècle par le roi Elisedd (ou Eliseg) de Powys par son arrière petit fils le roi Cyngen. Elle se trouve à Llantysilio-yn-Ial, près de Llangollen, mais l’inscription n’est plus lisible. Une grande partie était encore déchiffrable en 1696 lorsqu’elle fut étudiée par l’antiquaire Edward Llwyd.

[20] Le dernier Prince def Powys Fadog,  decendant direct de Vortigern, Gryffydd Maelor II, mourut en 1269. (son arrière arrière arrière petit fils fut le dernier prince du Pays de Galles indépendant, Owain Glyndwr.)



 


Vortigern : la mauvaise réputation

 

Les dates de Vortigern

Deux sources différentes suggèrent des dates pour le règne de Vortigern. La tradition galloise reprend le calcul effectué par le chroniqueur de l’ Historia Brittonum, plaçant son accession en 425. L'auteur savait que l'Adventus Saxonum avait eu lieu quarante ans après la mort de Magnus Maximus (388), et qu’il correspondait à la quatrième année du règne de Vortigern. La tradition saxonne est relatée par Bède, pour qui Vortigern a invité les peuples des Angles et des Saxons en l’année 449, soit 40 ans après l'abandon de la Grande-Bretagne par Rome (409). Bède a fondé cette partie de son récit en se basant sur Gildas, mais le calcul était le sien. Nous ne savons pas ce qui est à l'origine de cette « période de quarante ans», mais il ne fait aucun doute qu’elle n'est pas le fruit du hasard. Le manque de clarté concernant cette période établit se situe cependant en contradiction avec la tradition saxonne en confondant ce qui a pu être le moment de la première installation des Saxons et l’organisation de leur royaume survenue nécessairement plus tard. Il semble en fait qu’il faudrait accorder plus de foi à la tradition galloise même si ses sources écrites sont plus récentes.

Les généalogies

L'étude des généalogies galloises contribue effectivement à renforcer le crédit de la tradition locale. Le manuscrit MS XX du Jesus College (14 et 17) donne la descendance des gouverneurs du Powys du Sud et du Nord, qu’il relie toutes les deux à Vortigern. Celle du Powys du Nord est également conservée dans le manuscrit 3859 de Harleian et le Pilier d'Eliseg, tandis que la généalogie du Powys méridional (Buillt et Gwrtheyrnion) est conservée dans le chapitre 49 de l’Historia Brittonum. En revanche, le fait que le nom de Vortigern soit remplacé par celui de Cadell en tant qu'ancêtre de la lignée du Powys du Nord dans le manuscrit de Harleian, pourrait avoir été délibéré. Il suffit pour s’en convaincre de se référer à l’inscription plus ancienne  du Pilier d'Eliseg, qui établit le lien entre le Powys du Nord et Vortigern, lien qui est également répété dans le manuscrit  de Jésus College XX.

L'image traditionnelle

Les auteurs modernes ont tendance à considérer Vortigern comme une figure mystérieuse à demi-mythique et à l’écarter de l'histoire du cinquième siècle. Tout ce que nous savons de lui est considéré avec scepticisme. Or, un tel scepticisme relève bien plus de l'ignorance que de la connaissance des faits. En fait,  l'image que les témoignages livrent de Vortigern est assez consistante et montre une individualité tout à fait distinctive, évitant toute possibilité de confusion entre deux personnes différentes, voire plusieurs. Ainsi que le décrivent les plus anciennes sources, Vortigern ne constitue pas un modèle de conduite héroïque telle qu’on l’imagine chez les Celtes. Il n'est jamais présenté en tant que guerrier ; les négociations avec l'ennemi, les cessions de territoire, la construction de forteresses ne sont pas les actes habituels d'un chef militaire. S'il avait été roi, quelle aurait pu être la nature du gouvernement qu'il aurait établi ? Les sources irlandaises, puis britanniques et anglaises le décrivent comme rex Brittonum, mais Gildas emploie le qualificatif tyrannus, terme régulièrement appliqué à Maximus et apparemment à d'autres généraux qui ont revendiqué le titre impérial à la suite de révoltes militaires. Pour autant que nous savons, Vortigern semble avoir pris le pouvoir d’une autre manière. L’emploi de ce terme pourrait alors se référer à une carrière (civile) au service de l’Empereur. Il ne figure, en effet, jamais en qualité de soldat, l'armée étant commandée par son fils Vortimer. On peut raisonnablement supposer qu’il s’agit d’un homme déjà âgé quand nous entendons parler de lui, avec des fils suffisamment âgés pour être à la tête de l'armée. La personnalité et la politique de Vortigern semblent donc plutôt correspondre à un vicarius ou à un gouverneur civil. Selon une autre hypothèse, il aurait pu occuper une position dominante dans la hiérarchie ecclésiastique, raison pour laquelle il présidait le conseil.

De toute façon il a gouverné un territoire assez vaste allant du Kent au Pays de Galles. Celui-ci aurait pu correspondre à l'ancienne province romaine de Britannia Prima, mais son pouvoir a dû s’étendre au-delà à un certain moment de sa vie. En tant que grand propriétaire terrien, il a dû personnellement posséder le territoire de Gwrtheyrnion, qui avait certainement été un domaine impérial. Les généalogies évoquent également sa souveraineté sur le Pays de Galles méridional, en rapport avec son épouse Sevira, dont le père Magnus Maximus était allié à la dynastie locale. On pourrait dès lors prétendre que Vortigern était l'héritier légitime des possessions de Maximus en Grande-Bretagne en général et dans le Pays de Galles en particulier.

La mauvaise réputation

Comment Vortigern a-t-il acquis sa mauvaise réputation ? Ses contemporains savaient  que l’invitation faite aux Saxons ne pouvait être une raison suffisante dans la mesure où l’engagement de foederati était courant dans la politique romaine du Bas Empire. Il n'a d’autre part jamais été accusé de cruauté, de violence ni de trahison ; il était simplement timoré et hanté par la peur du futur. Les plus lourdes charges qui pèsent contre lui proviennent du fait qu’il a été poussé par une jolie fille à céder le Kent au Saxons (un fait probablement apocryphe) et qu'il leur a plus tard accorder d'autres provinces afin de sauver sa vie. Mais dans le cadre de ses relations avec St Germain, il s’est effectivement rendu coupable d'un péché redoutable, celui d’épouser sa propre fille. La charge de l'inceste (très probablement fausse) survient après que Germain l’ait accusé d'un autre péché tout en gardant le mystère sur sa nature. Il ne s’agit pas d’une accusation d’hérésie (telle que le pélagianisme), car Gildas l’aurait sûrement mentionné. La seule explication raisonnable doit être une campagne orchestrée pour jeter l’opprobre sur lui et conforter les prétentions d'une dynastie rivale sur le Powys du Nord, au moment ou au cours du 9ème siècle ce royaume a commencé à subir la convoitise de Gwynedd.

Vitalinus-Vortigern, une seule et même personne ?

A la fin de l'ère romaine en Grande-Bretagne, il y avait un homme de haut rang dont la famille possédait de vastes domaines au Pays de Gales occidental et dans les Midlands. Cet homme s’appelait Vitalinus et il avait acquis une position élevée dans l'église britannique ou dans la fonction publique de l'empire romain. Il était également un riche propriétaire foncier, marié à Sevira, la fille du dernier usurpateur Magnus Maximus. Vers l’an 425 il est devenu l'homme le plus puissant de Grande-Bretagne, bien qu'il ait régné avec un Conseil des représentants (proto-princes) des Cités et d'autres centres émergents de puissance régionale. Son propre pouvoir s'est, principalement étendu sur la province de Britannia Prima, dont une partie est devenue plus tard le royaume de Powys.

Dès avant 425, Vitalinus avait reçu des troupes d'Armorique pour la défense de la Grande-Bretagne. Ces troupes avaient servi dans l'armée romaine et n’étaient pas distinctes de leurs compagnons d’armes d’origine germanique qui continuaient à servir sur le continent.

Quand il est devenu le gouverneur le plus puissant de Grande-Bretagne, Vitalinus a changé son nom en Vortigern pour des raisons politiques. « Vortigern » n'est pas à proprement parler un titre, mais un qualificatif associé à une fonction politique distincte, un qualificatif qui peut vouloir dire « le grand gouverneur d’entre les gouverneurs ». Vortigern s’est ensuite attaché à supprimer l'opposition, comme l’indique la bataille qu’il remporte à Wallop sur Ambrosius en 437.

Quelques années plus tard, ce sont les fédérés qui se révoltent, se rendant compte que leur suprématie militaire leur confère le pouvoir réel sur la Grande Bretagne. Cette révolte se produit vers 441. Vortigern est trahi et vaincu. Qu’il ait disparu peu de temps après ou que son fils Vortimer ait ensuite régné durant une courte période n’est pas établi. On ignore en fait ce qu’il est advenu de lui, mais il est probable qu'il soit mort et que Vortimer lui a succédé, après quoi leur histoire devient confuse pour la plupart des auteurs.

Vortigern était-il responsable de la cession de la Grande-Bretagne ? Il n’y a pas lieu de le penser. Il a agi en concertation avec d’autres gouverneurs britanniques et ne peut être tenu seul pour responsable de la révolte. Peut-être les Britanniques ont-ils été défaits à l’époque d'Ambrosius Aurelianus (rappelons-nous l'aventure continentale de Riothamus), ou à cause des guerres civiles mentionnées par Gildas. Les Britanniques eux-mêmes étaient à blâmer, et Vortigern apparaît davantage un bouc émissaire facile.

Conclusion

A la fin de l'ère romaine en Grande-Bretagne, il y avait un homme de haut rang dont la famille possédait de vastes domaines au Pays de Gales occidental et dans les Midlands. Cet homme s’appelait Vitalinus et il avait acquis une position élevée dans l'église britannique ou dans la fonction publique de l'empire romain. Il était également un riche propriétaire foncier, marié à la fille (Sevira) du dernier usurpateur Magnus Maximus. Vers l’an 425 il est devenu l'homme le plus puissant de Grande-Bretagne, bien qu'il ait régné avec un Conseil des représentants (proto-princes) des Cités et d'autres centres émergents de puissance régionale. Son propre pouvoir a été dans une large mesure basé sur la province de Britannia Prima, dont une partie est devenue plus tard le royaume de Powys.

Dès avant 425, Vitalinus avait reçu des troupes d'Armorique pour la défense de la Grande-Bretagne. Ces troupes avaient servi dans l'armée romaine et n’étaient pas distinctes de leurs compagnons d’armes d’origine germanique qui continuaient à servir sur le continent.

Quand il est devenu le gouverneur le plus puissant de Grande-Bretagne, Vitalinus a changé son nom en Vortigern pour des raisons politiques. « Vortigern » n'est pas à proprement parler un titre, mais un qualificatif associé à une fonction politique distincte, un qualificatif qui peut vouloir dire « le grand gouverneur d’entre les gouverneurs ». Vortigern s’est ensuite attaché à supprimer l'opposition, comme l’indique la bataille qu’il remporte à Wallop sur Ambrosius en 437.

Quelques années plustard, ce sont les fédérés qui se révoltent, se rendant compte que leur suprématie militaire leur confère le pouvoir réel sur la Grande Bretagne. Cette révolte se produit vers 441. Vortigern est trahi et vaincu. Qu’il ait disparu peu de temps après ou que son fils Vortimer ait ensuite régné durant une courte période n’est pas établi. On ignore en fait ce qu’il est advenu de lui, mais il est probable qu'il soit mort et que Vortimer lui a succédé, après quoi leur histoire devient confuse pour la plupart des auteurs.

Vortigern était-il responsable de la cession de la Grande-Bretagne ? Il n’y a pas lieu de le penser. Il a agi en concertation avec d’autres gouverneurs britanniques et ne peut être tenu seul pour responsable de la révolte. Peut-être les Britanniques ont-ils perdu à l’époque d'Ambrosius Aurelianus (quand nous nous rappelons l'aventure continentale de Riothamus), ou à cause des guerres civiles qui sont mentionnées par Gildas. Les Britanniques eux-mêmes étaient à blâmer, et Vortigern apparaît davantage un bouc émissaire facile.

 


jeudi 29 juin 2023

Qui fut Vortigern ?

Son nom

Anglicisé sous la forme Vortigern, le nom apparaît dans les plus anciens écrits gallois sous l’orthographe Guorthigirn et plus tard Gwrtheyrn. Bede, qui écrit en latin, utilise les termes Vertigernius et Vurtigernus tandis que les plus anciens textes anglo-saxons l’écrivent Wyrtgeorn. Ce mot signifie « Grand Seigneur » ou « Très grand Seigneur ». Tigern- ne veut pas exactement dire « Roi », mot que l’on retrouve habituellement sous une forme dérivée du latin Rex comme Ri(othamus) ou (Vortime)rix. Il serait donc incorrect de traduire Vortigern en « Grand Roi ».

 Les sources

Gildas (vers 450-500)

Nous retrouvons pour la première fois la trace de Vortigern dans les écrits du moine britannique Gildas, qui rédigea sa De Excidio et Conquestu Britanniae vers 540. De Excidio est un pamphlet moral plus qu’un ouvrage historique. Le grands chapîtres de l’ouvrage concernent l’arrivée des Saxons et le conflit qui s’ensuit contre les Britanniques, la résistance face aux Saxons conduite par Ambrosius Aurelianus et finalement la défaite des Saxons lors du siège de Badonicus Mons le jour de la naissance de l’auteur (selon ses propres dires).

Chapître 23, il évoque une entrevue entre le « Fier tyran » et tous ses conseillers :

 Tum omnes consiliarii una cum superbo tyranno caecantur, adinvenientes tale praesidium, immo excidium patriae ut ferocissimi illi nefandi nominis Saxones deo hominibusque invisi, quasi in caulas lupi, in insulam ad retundendas aquilonales gentes intromitterentur. (DEB XXIII.1)

 Lors de cette rencontre, le conseil invita une troupe de Saxons tout juste débarqués de trois navires venus de Germanie à lui venir en aide pour repousser des bandes Pictes descendues du Nord. Il s’ensuivit un différend au sujet de l’anone (paiement en espèces) que les Saxons utilisèrent comme prétexte pour dévaster le pays. Selon Gildas, Vortigern n’était pas seul à gouverner mais avait aussi des conseillers qu’il incrimine de la même manière et auquel il reproche la décision désastreuse d’inviter les Saxons. Le fait de considérer Vortigern comme « le premier parmi les égaux » correspondrait peut-être davantage à la position qu’il occupait effectivement. Malgré cela, le regard que porte Gildas sur le Superbus Tyrannus reste plutôt positif  car bien qu’il le juge imprudent et manquant de clairvoyance, il le qualifie de faustus (infortuné), ce qui est très mesuré si l’on considère sa piètre opinion des Saxons et l’approche rétrospective qu’il avait du désastre résultant des erreurs du Tyrannus.

 Bède (672/673-735)

Ecrivant en Northumbrie au début du 8ème siècle, Bède ne donne guère plus d’information que ce qu’il a pu emprunter à Gildas. Il reconnaissait Vortigern comme le chef britannique qui avait autorisé la première installation des envahisseurs sur la côte Est du pays.  Bède emploie deux versions du nom de Vortigern : la première sous la forme de Vertigernus, dans le De Tempore Ratione tandis que dans son Historia Ecclesiastica Gentis Anglorum écrite quelques années plus tard et qui paraphrase ou résume largement Gildas, il emploie la forme Uurtigerno qui correspond à de l’anglais pré-littéraire et a certainement été empruntée à un document écrit au début du 7ème siècle.

 Nennius "Historia Brittonum" (début IXème siècle)

L’Historia Brittonum nous livre beaucoup plus d’information sur Vortigern ; en fait, la majeure partie du manuscrit lui est consacrée. Cet ouvrage compilé au début du 9ème siècle par le moine Nennius est basée sur une véritable tradition historique même si la part belle y est faite à la légende et au conte populaire. La principale source d’inspiration provient d’un vieil ouvrage intitulé « La vie de St Germain (Garmon) » dont le culte était concentré en Powys. Vortigern y est mentionné sous le nom de Guorthigirn, un gouverneur qui devait regrouper sous son autorité l’équivalent de toute la Grande Bretagne, alors romaine. Le gouverneur du Kent était son sujet comme ceux qui dirigeaient d’autres régions. Il n’est pas fait mention de son épouse mais il a eu plusieurs fils : Vortimer, Catigern et Pascent, auxquels vient s’ajouter Faustus, un peu comme une pièce rapportée. Faustus apparaît comme le fruit d’une relation incestueuse entre Vortigern et sa fille. Au cours d'une conférence de paix avec les Saxons, ils sortiront traitreusement des armes cachées et massacreront la plupart des nobles britanniques.

Le plus étrange dans cette histoire concerne ses démêlés avec St Germain qui interfèrent avec le matériau historique et ne sont en fait rien d’autre qu’un conte. Les allusions à Vortimer correspondent également à une suite de légendes. Il y a enfin l’encombrante légende de Dinas Emrys dans laquelle Vortigern n’est pas à sa place mais qui a contribué à rendre son nom célèbre à cause du lien qu’elle établit avec Merlin.

 Le socle de la Croix d’ Eliseg

Ce socle supportant à l’origine une croix se trouvait à proximité de l’abbaye de Valle Crucis, non loin de Llangollen dans le Powys du Nord. L’inscription gravée sur le monument précisait qu’elle avait été érigée par Concenn (ou Cyngen), le dernier roi de Powys à la mémoire de son arrière grand père Eliseg. L’inscription est très certainement contemporaine de l’Historia Brittonum.

La majeure partie de cette inscription concernait des questions généalogiques.  Les éléments conservés sont en accord avec les Généalogies Harleian (22,23,27) hormis le fait que Britu et peut-être aussi Pascent sont considérés comme les fils non pas de Catigern (fils de Catell Dyrnllwc) mais de Vortigern. Il est dit de Britu qu’il fut béni par Germanus et que sa mère était Severa, la fille de Magnus Maximus. Ceci signifie que la famille royale de Powys ne reconnaissait pas l’histoire de ses origines telle qu’elle était écrite dans l’ Historia Brittonum suivant laquelle St Germain aurait offert le trône de Powys à un esclave du nom de Cadell. Ils affirmaienr au contraire descendre de Vortigern qui était le gendre de Maximus. Le Pascent dont plusieurs rois prétendent descendre pourrait alors être rapproché du Pascent, fils de Vortigern que l’Historia Brittonum reconnaît comme l’ancêtre des rois de Builth.

 La chronique Anglo-Saxonne

Cette chronique est légèrement postérieure aux précédentes sources, la partie du texte la plus ancienne remontant à 891. Vortigern y est mentionné à deux reprises, en l’an 449  puis en l’an 455. Une large part de l’ouvrage a été empruntée à Bède, ce qui confirme cette datation. Pour l'année 449, il y est fait mention de l'Adventus Saxonum, Vortigern étant cité  comme le « roi des Britanniques » qui invite les frères Hengist et Horsa. Il apparait aussi qu'une seconde invitation est faite aux Angles. Pour l'année 455 la chronique évoque une grande bataille entre les Saxons et les Britanniques conduits par Vortigern. Le Saxons sont victorieux et il n’est dès lors plus fait mention de Vortigern ni de ses fils.

Geoffroy de Monmouth (c. 1095-1155)

Son Historia Regum Britanniae, mentionnée pour la première fois en 1136, constitue la dernière source relative à la vie de Vortigern. Bien qu’il est clair qu’il s’est inspiré des sources précédentes pour écrire son ouvrage, Geoffroy de Monmouth apporte de nouvelles informations provenant d’une source aujourd’hui disparue qu’il est utile d’examiner en détail.

Geoffroy fait mention de l'archevêque Guithelinus, qui à la demande du peuple prend la tête de la défense de la Grande-Bretagne après le départ définitif des armées romaines. Guithelinus ou Vitalinus se rend en Armorique pour lever des troupes et trouver un roi pour diriger la Grande-Bretagne, en l’occurrence Constantinus, le frère d'Aldroenus, roi d’Armorique. Celui-ci est bientôt tué, et c’est son fils Constans qui est nommé roi par un personnage qui fait alors son entrée en scène, Vortigern, duc de Gwent. Cette information permettrait dès lors de considérer que Vitalinus et Vortigern sont, en fait, une seule et même personne, et que l'histoire des troupes d’Armorique est la même que l'Adventus Saxonum raconté par Gildas et ceux qui le suivent.