jeudi 29 juin 2023

Qui fut Vortigern ?

Son nom

Anglicisé sous la forme Vortigern, le nom apparaît dans les plus anciens écrits gallois sous l’orthographe Guorthigirn et plus tard Gwrtheyrn. Bede, qui écrit en latin, utilise les termes Vertigernius et Vurtigernus tandis que les plus anciens textes anglo-saxons l’écrivent Wyrtgeorn. Ce mot signifie « Grand Seigneur » ou « Très grand Seigneur ». Tigern- ne veut pas exactement dire « Roi », mot que l’on retrouve habituellement sous une forme dérivée du latin Rex comme Ri(othamus) ou (Vortime)rix. Il serait donc incorrect de traduire Vortigern en « Grand Roi ».

 Les sources

Gildas (vers 450-500)

Nous retrouvons pour la première fois la trace de Vortigern dans les écrits du moine britannique Gildas, qui rédigea sa De Excidio et Conquestu Britanniae vers 540. De Excidio est un pamphlet moral plus qu’un ouvrage historique. Le grands chapîtres de l’ouvrage concernent l’arrivée des Saxons et le conflit qui s’ensuit contre les Britanniques, la résistance face aux Saxons conduite par Ambrosius Aurelianus et finalement la défaite des Saxons lors du siège de Badonicus Mons le jour de la naissance de l’auteur (selon ses propres dires).

Chapître 23, il évoque une entrevue entre le « Fier tyran » et tous ses conseillers :

 Tum omnes consiliarii una cum superbo tyranno caecantur, adinvenientes tale praesidium, immo excidium patriae ut ferocissimi illi nefandi nominis Saxones deo hominibusque invisi, quasi in caulas lupi, in insulam ad retundendas aquilonales gentes intromitterentur. (DEB XXIII.1)

 Lors de cette rencontre, le conseil invita une troupe de Saxons tout juste débarqués de trois navires venus de Germanie à lui venir en aide pour repousser des bandes Pictes descendues du Nord. Il s’ensuivit un différend au sujet de l’anone (paiement en espèces) que les Saxons utilisèrent comme prétexte pour dévaster le pays. Selon Gildas, Vortigern n’était pas seul à gouverner mais avait aussi des conseillers qu’il incrimine de la même manière et auquel il reproche la décision désastreuse d’inviter les Saxons. Le fait de considérer Vortigern comme « le premier parmi les égaux » correspondrait peut-être davantage à la position qu’il occupait effectivement. Malgré cela, le regard que porte Gildas sur le Superbus Tyrannus reste plutôt positif  car bien qu’il le juge imprudent et manquant de clairvoyance, il le qualifie de faustus (infortuné), ce qui est très mesuré si l’on considère sa piètre opinion des Saxons et l’approche rétrospective qu’il avait du désastre résultant des erreurs du Tyrannus.

 Bède (672/673-735)

Ecrivant en Northumbrie au début du 8ème siècle, Bède ne donne guère plus d’information que ce qu’il a pu emprunter à Gildas. Il reconnaissait Vortigern comme le chef britannique qui avait autorisé la première installation des envahisseurs sur la côte Est du pays.  Bède emploie deux versions du nom de Vortigern : la première sous la forme de Vertigernus, dans le De Tempore Ratione tandis que dans son Historia Ecclesiastica Gentis Anglorum écrite quelques années plus tard et qui paraphrase ou résume largement Gildas, il emploie la forme Uurtigerno qui correspond à de l’anglais pré-littéraire et a certainement été empruntée à un document écrit au début du 7ème siècle.

 Nennius "Historia Brittonum" (début IXème siècle)

L’Historia Brittonum nous livre beaucoup plus d’information sur Vortigern ; en fait, la majeure partie du manuscrit lui est consacrée. Cet ouvrage compilé au début du 9ème siècle par le moine Nennius est basée sur une véritable tradition historique même si la part belle y est faite à la légende et au conte populaire. La principale source d’inspiration provient d’un vieil ouvrage intitulé « La vie de St Germain (Garmon) » dont le culte était concentré en Powys. Vortigern y est mentionné sous le nom de Guorthigirn, un gouverneur qui devait regrouper sous son autorité l’équivalent de toute la Grande Bretagne, alors romaine. Le gouverneur du Kent était son sujet comme ceux qui dirigeaient d’autres régions. Il n’est pas fait mention de son épouse mais il a eu plusieurs fils : Vortimer, Catigern et Pascent, auxquels vient s’ajouter Faustus, un peu comme une pièce rapportée. Faustus apparaît comme le fruit d’une relation incestueuse entre Vortigern et sa fille. Au cours d'une conférence de paix avec les Saxons, ils sortiront traitreusement des armes cachées et massacreront la plupart des nobles britanniques.

Le plus étrange dans cette histoire concerne ses démêlés avec St Germain qui interfèrent avec le matériau historique et ne sont en fait rien d’autre qu’un conte. Les allusions à Vortimer correspondent également à une suite de légendes. Il y a enfin l’encombrante légende de Dinas Emrys dans laquelle Vortigern n’est pas à sa place mais qui a contribué à rendre son nom célèbre à cause du lien qu’elle établit avec Merlin.

 Le socle de la Croix d’ Eliseg

Ce socle supportant à l’origine une croix se trouvait à proximité de l’abbaye de Valle Crucis, non loin de Llangollen dans le Powys du Nord. L’inscription gravée sur le monument précisait qu’elle avait été érigée par Concenn (ou Cyngen), le dernier roi de Powys à la mémoire de son arrière grand père Eliseg. L’inscription est très certainement contemporaine de l’Historia Brittonum.

La majeure partie de cette inscription concernait des questions généalogiques.  Les éléments conservés sont en accord avec les Généalogies Harleian (22,23,27) hormis le fait que Britu et peut-être aussi Pascent sont considérés comme les fils non pas de Catigern (fils de Catell Dyrnllwc) mais de Vortigern. Il est dit de Britu qu’il fut béni par Germanus et que sa mère était Severa, la fille de Magnus Maximus. Ceci signifie que la famille royale de Powys ne reconnaissait pas l’histoire de ses origines telle qu’elle était écrite dans l’ Historia Brittonum suivant laquelle St Germain aurait offert le trône de Powys à un esclave du nom de Cadell. Ils affirmaienr au contraire descendre de Vortigern qui était le gendre de Maximus. Le Pascent dont plusieurs rois prétendent descendre pourrait alors être rapproché du Pascent, fils de Vortigern que l’Historia Brittonum reconnaît comme l’ancêtre des rois de Builth.

 La chronique Anglo-Saxonne

Cette chronique est légèrement postérieure aux précédentes sources, la partie du texte la plus ancienne remontant à 891. Vortigern y est mentionné à deux reprises, en l’an 449  puis en l’an 455. Une large part de l’ouvrage a été empruntée à Bède, ce qui confirme cette datation. Pour l'année 449, il y est fait mention de l'Adventus Saxonum, Vortigern étant cité  comme le « roi des Britanniques » qui invite les frères Hengist et Horsa. Il apparait aussi qu'une seconde invitation est faite aux Angles. Pour l'année 455 la chronique évoque une grande bataille entre les Saxons et les Britanniques conduits par Vortigern. Le Saxons sont victorieux et il n’est dès lors plus fait mention de Vortigern ni de ses fils.

Geoffroy de Monmouth (c. 1095-1155)

Son Historia Regum Britanniae, mentionnée pour la première fois en 1136, constitue la dernière source relative à la vie de Vortigern. Bien qu’il est clair qu’il s’est inspiré des sources précédentes pour écrire son ouvrage, Geoffroy de Monmouth apporte de nouvelles informations provenant d’une source aujourd’hui disparue qu’il est utile d’examiner en détail.

Geoffroy fait mention de l'archevêque Guithelinus, qui à la demande du peuple prend la tête de la défense de la Grande-Bretagne après le départ définitif des armées romaines. Guithelinus ou Vitalinus se rend en Armorique pour lever des troupes et trouver un roi pour diriger la Grande-Bretagne, en l’occurrence Constantinus, le frère d'Aldroenus, roi d’Armorique. Celui-ci est bientôt tué, et c’est son fils Constans qui est nommé roi par un personnage qui fait alors son entrée en scène, Vortigern, duc de Gwent. Cette information permettrait dès lors de considérer que Vitalinus et Vortigern sont, en fait, une seule et même personne, et que l'histoire des troupes d’Armorique est la même que l'Adventus Saxonum raconté par Gildas et ceux qui le suivent.

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